Extrait : P 376-378 :
PÉGUY CHEZ LUI
C'est donc une initiative, heureuse et remarquable qu'a prise un Orléanais devenu parisien, M. Auguste Martin, au nom de « l' Amitié Charles Péguy », groupe naissant de fidélité et d'étude, en organisant chez nous, à l'occasion des fêtes de 1946, une exposition consacrée au poète de Jeanne d'Arc. Car Péguy — déplorable négligence — n'est pas honoré souvent dans sa ville natale. Depuis l'inauguration du buste du faubourg il y a quinze ans, je ne crois pas qu'on ait beaucoup célébré sa mémoire, à moins que ce ne fût dans le silence de la lecture (dans le silence de l'esprit et du coeur), le seul du reste
qu'il n'eût pas dédaigné. C'est ailleurs que ses derniers compagnons et ses nouveaux disciples vont évoquer plus volontiers cet homme sans pareil. …… Je ne décrirai pas cette exposition. Mieux vaut la visiter, mieux vaut y consacrer le temps que méritent ces documents, ces souvenirs pieusement rassemblés, intelligemment présentés, dont aucun n'est indifférent, dont certains sont révélateurs, comme ce manuscrit de Victor Marie Comte Hugo, écrit de la haute écriture appliquée, l'écriture d'un notaire qu'aurait tout à coup saisi l'inspiration, sur les bandes mêmes des abonnés des Cahiers de la Quinzaine...
Quelle pièce! La vie est là, depuis l'enfance orléanaise jusqu'aux derniers témoignages de sa besogne, avant l'orage de 14. Tous les hommages qu'il a suscités — livres ou images, y compris « l'homme à la pèlerine », l'admirable tableau de J.-Pierre Laurens — sont là aussi, à côté de ses propres œuvres, et des œuvres d'art qu'il ne cesse d'inspirer. C'est une véritable présence. Allez à ce musée Péguy, encore provisoire et d'autant plus émouvant. Prenez votre temps, comme pour ses livres. Vous savez ce qu'il disait : « Nous ne parlons pas pour les gens pressés, pour les citoyens affairés, qui lisent volontiers les tables des matières. Nous parlons pour ceux qui veulent bien nous lire patiemment.… »
8 mai 1946.